Salut chers amis,
Heureusement qu’il pleut de temps en temps, que je prenne le temps de vous écrire !
Heureux malgaches qui lorsqu’on leur pose la question « Avez-vous l’heure? » répondent « je n’ai pas de montre mais j’ai le temps… »
Un paysan organisé n’a pas beaucoup de temps, alors moi, vous imaginez…
Malgré cette pression permanente de sentir qu’on ne voit pas assez ses vignes pousser, ce printemps (comme tous les printemps en somme) nous apporte son lot de petites joies quotidiennes et de motivation. La nature est enchanteresse, chaque jour une nouvelle fleur, une nouvelle odeur, un nouveau fruit. C’est, je trouve, la période où les vignes sont les plus belles, ni un simple bout de bois planté au sol, ni trop massives et touffues comme au cœur de l’été.
Plusieurs autres nouvelles printanières nous réjouissent ou nous stimulent : La consommation de vin à l’Elysée ne peut qu’augmenter, nos finances se situent à un niveau approchant celui de la nappe phréatique, notre jardin extraordinaire le devient chaque jour un peu plus et notre vin collectif se met en place.
La mise a eu lieu le 3 février et il a fallu trois bons mois pour que le vin se remette de ces montagnes russes que représente une mise en bouteille. Russes dans tous les sens du terme puisqu’il faisait un froid polaire, ce qui n’est pas terrible.
Quoi qu’il en soit, elles sont là, ces deux mille bouteilles. Il est là, ce vin, dont je ne sais pas trop ce qu’il va devenir. Il est aussi austère et mystérieux qu’un légionnaire russe, pour rester dans le thème. Et il devrait en être aussi robuste, selon toute vraisemblance. L’essentiel semble être là : Fraîcheur, équilibre, belles matières. Mais le vin est facétieux et s’amuse à découdre les certitudes, pour autant qu’un vigneron puisse en avoir.
Il est donc là, et je vis en ce moment la récurrente incertitude qui revient après chaque mise en bouteille, lorsqu’on ne peut plus rien changer. Une fois en bouteille, le vin n’est pas figé. Il va évoluer, mais on n’est plus maître de cette évolution. Dans le meilleur des cas, on l’a imaginé et anticipé. J’espère que c’est ce que nous avons fait. Ou plutôt ce que vous avez fait. Après tout, c’est vous les responsables ! Moi je n’ai même pas voté…
C’est la dimension presque surréaliste de ce métier, qui oblige toujours le vigneron à faire un choix temporel. Plaire aujourd’hui ou demain ? Pour quand travaillons-nous ?
Cette réflexion peut avoir – ou pas – une dimension philosophique, mais elle est une réalité incontournable que le vigneron doit intégrer. Et qui amène immédiatement une autre question, celle du compromis ou de la compromission.
Rares sont les vignerons qui échappent à ces questionnements. Je ne sais même pas s’il en existe. Certains, à force d’observations, de notes, d’intuitions et de confirmations au fil des années, sont arrivé à trouver ce « compromis sans compromission ». La bonne recette en somme. Le bon dosage. L’équilibre entre tous les gestes de l’année, de la taille à la mise en bouteille. Que de centaines de choix…
Or quand on sait qu’à lui seul le moment de récolte est déjà un casse-tête…
Bref, il est en bouteille, pas encore prêt, mais il est là et appelle plusieurs questions :
Alors que fais-je ? Je vous envoie les bouteilles ? Ou bien réfléchit-on à une fête-distribution pour tous se retrouver ? Ca va pas être facile car vous vivez tous bien loin les uns des autres, mais ça peut se faire ici à Gajan, à Paris ou ailleurs…
Dites ce que vous en pensez…
Renaud